La vie
On aperçoit au fond trois fenêtres rondes accompagnées de barreaux, laissant entrevoir un jour de pluie. Une lumière blanche accentue l’effet de l’eau ; sur la gauche une lumière blanche formant un couloir horizontal se transpose sur le sol. Un tabouret est placé au milieu de ce rai de lumière. Le tintement d’une pendule se fait entendre pendant toute la scène à intervalle régulier.
Une jeune femme douce, tendre, délicate. Environ 18 ans. Elle entre dans la vie. Elle est vêtue d’une longue robe, simple, de couleur blanche. A l’entrée de la scène, à l’orée de la lumière. On lui remarquera un regard observateur.
Un homme. Assis sur un banc. Dans la pénombre. La tête entre ses mains. Immobile. Un costume noir.
La lumière horizontale se transforme en douche sur la jeune femme. Puis une lumière blanche éclaire le côté droit de la scène, le côté où l’homme est installé.
La douche dans laquelle est placée la jeune femme s’éteindra progressivement.
Une autre femme entre, Anne, elle traverse rapidement la scène trois fois sans le regarder. Elle porte une jupe et un chemisier blancs.ANNE : Tu n’es pas encore prêt ?
Elle retraverse la scène rapidement, toujours sans le regarder, un fer à repasser entre les mains.ANNE : On va être en retard !
Il reste immobile. Elle retraverse encore la scène de la même manière, les mains vident cette fois-ci.ANNE : Tu n’as pas vu ma veste noire ?
Il ne répond toujours pas. Elle retraverse encore la scène mais avec une veste noire sur un de ses bras. ANNE : Je l’ai trouvée !
Temps assez long. Elle rentre sur scène mais cette fois-ci reste sur le côté et se tourne vers lui.ANNE : Qu’est-ce que tu fais ? On va être en retard !
Il ne répond toujours pas. Elle sort de scène. LUI : Seul.
ANNE : des coulisses. Qu’est-ce que tu dis ?
Il ne répond toujours pas. Elle revient, va vers lui, lui apporte ses chaussures, et les pose devant lui. ANNE : n’apercevant aucune réaction de sa part. Qu’est-ce qui ne va pas? Ca t’ennuie d’aller chez Marie et Jonas ?
Il ne répond toujours pas. Elle va donc s’asseoir à ses côtés. ANNE : Qu’est-ce qui ne va pas ?
Temps. ANNE : Je vois bien que ça ne va pas mon chéri. Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as mal à la tête ? Tu veux un cachet ?
LUI : Non merci.
ANNE : Qu’est-ce qui ne va pas alors ? C’est moi ? Je t’ai dit quelque chose de désagréable ?
LUI : Non.
ANNE : Eh bien dis-moi… Je ne comprends pas. Si tu veux, on peut annuler ce soir, comme ça tu pourras me raconter ce qui ne va pas et on en discutera….
LUI : Si… si tu veux.
ANNE : Bon. Je vais appeler Marie.
LUI : Se lève à moitié, tend sa main, comme pour la retenir. Attends !
ANNE : Oui ?
LUI : se rassoit. Euh… Non. Rien.
ANNE : …
Temps. Elle sort. Il se retrouve seul sur scène. La première jeune femme réapparaît au milieu, en fond de scène, toujours en douche de lumière blanche. Lui a un regard fixe, droit devant lui, comme s’il était hypnotisé par quelque chose.
La pendule sonne trois fois.
Anne revient, au départ déterminée mais lorsqu’elle aperçoit son mari, elle s’arrête, étonnée, et repart dans sa direction plus lentement. ANNE : J’ai eu Marie au téléphone. Je lui ai dit que tu étais malade, elle m’a dit de bien te rétablir. Bon alors, qu’est-ce qui ne va pas ? Je t’écoute.
Il ne répond pas. ANNE : Je t’écoute !!
Temps. Il ne répond toujours pas.ANNE : Qu’est-ce qui ne va pas ?
LUI : Je … tu …
Temps.ANNE : Oui, tu ?
LUI : Je…
ANNE : Tu ?
LUI : Non.
ANNE : Oui ?
Temps. LUI : Rien.
ANNE : Je suis là. Je t’écoute. Qu’est- ce qui ne va pas ?
LUI : Voilà.
Temps. Voilà.
Temps.Depuis… Je… J’ai… Rien… Tout…
Temps.J’ai tout raté.
Temps.Tout.
Temps. Nous…
Temps.Toi…
Temps.Moi…
Temps.Nous…
Temps. Depuis six mois, rien ne va plus. Je doute…sur tout…sur moi… mes capacités… mon utilité dans cette "vie". « trop vieux », « trop d’expérience », « trop petit », « trop grand », « pas de formation », « désolé, nous sommes complets »… C’est intenable. Tu te sens seul. Tu ne vois plus personne. Une porte se ferme. Une seconde porte se ferme. Une troisième est entrouverte : une lueur d’espoir ! Tu tentes de la pousser, mais elle se referme encore plus violemment que les deux autres ! Alors tu désespères. Tu n’as plus aucun but. Plus rien. Tu rentres chez toi le soir, pour retrouver ta petite femme chérie. Mais elle, elle travaille. Et à peine rentrée, elle va se coucher.
Temps.Toi ? Tu te couches le plus tard possible dans la nuit, pour te réveiller le plus tard possible le lendemain matin. Comme ça. Tous les jours. Je me réveille. Je traîne les rues. Je rentre. Je mange. Je regarde la télé. Je dors. Je me réveille. Je traîne les rues. Je rentre. Je mange. Je regarde la télé. Je dors. Je me réveille. Comme ça. Tous les jours.
Long temps. Je ne te vois plus.
Temps. Je crois que tu n’as pas accepté que je ne travaille plus.
Temps. Ou c’est moi.
Temps.Je me suis renfermé sur moi-même.
Temps.Je me sens seul. J’ai honte de moi. J’ai tellement honte de moi ! Je me sens seul et en même temps j’ai honte de moi. Je t’aime et je ne te vois pas. Je ne vois plus personne. Personne ne me remarque. Personne ne me voit. J’ai mal. J’ai tellement mal. J’ai tant besoin de toi. J’ai tant besoin de Vivre. De Vivre !!!
Temps. Replace sa tête entre ses mains et progressivement devient comme fou et s’emporte dans une folie hystérique. Pourquoi ce sentiment de culpabilité ? Pourquoi ai-je l’impression de déranger ? Pourquoi ai-je l’impression de ne jamais être à la hauteur ? Pourquoi ai-je l’impression de n’être jamais assez ? Je me ronge… depuis toujours. Excuse-moi… Excuse-moi…Je suis désolé… Je suis vraiment désolé… comme s’il arrachait ses cheveux et il se balance d’avant en arrière. Et la rougeur commence à chauffer mes joues, mes oreilles, mon corps tout entier… Les tremblements se répandent à travers mes mains, mes bras, mes jambes… Des coups de marteaux résonnent à travers mes tempes… Mes glandes lacrymales s’éveillent… J’ai envie de m’enfuir, de m’en aller très loin, de m’échapper !!!
Temps. Il se calme et change radicalement d’univers à présent il se trouve dans un monde onirique. J’ai envie de me cacher, de boire la petite bouteille qui me rendra aussi minuscule qu’une bactérie qui se déplace dans l’air sans que personne ne puisse la voir…
Puis, sa tête nous montre un signe de dégoût et il replace sa tête entre ses mains. Il se balance d’avant en arrière. Elle tente de le consoler, le prend dans ses bras, mais il semble indifférent à l’attitude de sa femme. Une musique angélique se fait doucement entendre. A cet instant, on découvre un jeune garçon aux côtés de la première jeune femme, sous la douche de lumière blanche. Cette jeune femme prend une coupe à moitié remplie d’eau, qu’elle verse quelque peu sur la tête de l’enfant. Cet enfant sort de la douche, regarde, tourne autour du couple, et s’installe sur le tabouret, le regard fixe rempli d’étonnement, droit devant lui.
Long silence.
La pendule sonne six fois.
Temps.
Anne aperçoit l’enfant, se lève et se dirige vers lui. Elle le regarde, lui donne un sourire d’émerveillement, tourne la tête vers son mari toujours avec un sourire d’émerveillement et s’en va en coulisses.
Long silence. TOM : tout en regardant devant lui. Bonzour monsieur !
L’homme relève la tête, regarde le jeune garçon Il dirige son regard vers l’endroit où regarde le garçon. Il sourit d’émerveillement puis regard fixe d’étonnement. TOM : ‘Scusez-moi monsieur, ze peux vous pozer une question ?
Long silence.TOM : en montrant du doigt ce qu’il regarde. Qu’est-ce que…
LUI : Peut-être des moutons.
TOM : Pourquoi des moutons ???
LUI : Parce que.
TOM : On dirait plutôt… des estraterrestes, photographiés sur… la lune ! On les z’appelle même des… des… ²spectrateurs² ! Ils sont regroupés, pace qu’ils vivent comme ça. Ils peuvent pas vivre tout seul. Ils se sont photographiés eux-mêmes ! Ils nous z’ont envoyé la photo. Et si elle bouze un peu, c’est pace que c’est de la technologie ²Hi-Tech² ! (C’est mon papa qui m’a appris ce mot. Il est cro fort mon papa !) C’est une photo qui bouzze.
Temps.TOM : Vous z’êtes z’arrivé quand ici ?
LUI : Par la gare Montparnasse.
TOM : Vous z’êtes z’arrivé par où ?
LUI : Avec ma femme.
TOM : Vous z’êtes venu tout seul ?
LUI : Non ; Vers 10 h.
TOM : Ah.
Long silence. TOM : Alors ?
LUI : Ca ne peut pas être des extraterrestres. Elle n’est pas cohérente ton histoire.
TOM : Si ! Elle est… Ca veut dire quoi « quo-èrhante » ?
LUI : Elle n’est pas possible ton histoire. Il y a des choses qui ne peuvent pas fonctionner.
TOM : Ah ouais ? Et quoi alors?
Petit temps. LUI : Hum. Les "estraterrestes", et bien ils n’ont pas la poste. Ils ne peuvent pas envoyer de courrier…
Temps. Le garçon reste bouche bée, le regard droit devant lui. TOM : Alors c’est quoi si z’êtes si fort que ça ?
LUI : C’est un tableau…
Temps. L’homme reste assis, mais essaie de s’approcher du « tableau ». Il l’observe. TOM : Alors ?
LUI : Oui, donc, c’est un tableau… qui représente…
Temps.Qui représente…
Temps.Un…
Petit temps.Une…
Petit temps. Des…
Petit temps.Non… bon… Tu as gagné jeune garçon. Je ne vois pas.
TOM : Ca fait longtemps que vous z’avez ce tableau ?
LUI : surpris par cette question. Euh… Non… Cela fait un quart d’heure.
Temps.En fait, il est "arrivé de lui-même".
TOM : Bon ze peux vous z’espliquer maintenant ? Z’aller voir c’est très simple. Bon alors, vous voyez la "spectrarteuse" en rose tout devant ?
LUI : Qu’est-ce que c’est qu’une "spectrarteuse" ?
TOM : C’est un "spectrarteur" mais en fille.
Il se lève sur le devant de la scène, le regard toujours très fixe.Oui, et bien donc, elle a sa tête sur l’épaule d’un "spectrarteur" à sa gauche. Elle a les z’yeux fermés. Peut-être elle veut nous montrer que c’est son mari et qu’ils sont heureux et qu’ils z’ont beaucoup de "spectrarterineaux". Par contre, les zens à côté d’eux, ils z’ont pas l’air crè… Enfin bon. Donc on voit c’est peut-être la lune, pace qu’on voit tout noir, derrière c’est que du noir. Peut-être même c’est une photo de vacances qui z’ont envoyé ! Et puis ils z’ont pas la poste, mais ils sont crè crè forts, alors ils l’ont envoyé d’eux-mêmes de la lune ! Ils vous z’ont envoyé la photo car ils vont bientôt arriver et qu’ils voulaient qu’on sache les reconnaître !!
Long temps. Lui reste bouche bée, le regard fixe d’étonnement, droit devant lui. TOM : Vous z’avez des z’enfants ?
Temps. LUI :
Tout en restant bouche bée, le regard fixe d’étonnement. Comment ?
Il regarde le garçon.TOM : il tourne lentement sa tête vers lui. Vous z’avez des z’enfants ?
Temps. Lui baisse la tête. LUI : Non.
Temps. Il tourne sa tête droit devant lui, le regard fixe rempli de tristesse, Je… je n’ai pas d’enfants.
Temps.
Lui se lève, s’avance sur le devant de la scène, à moitié plié de souffrance.
Le jeune garçon sourit. Temps. Lui observe le "tableau" de droite à gauche, doucement, comme s’il cherchait quelqu’un, puis se tourne vers le jeune garçon, le regard rempli de perplexité.[/i]
TOM : Papa…
LUI : …
Anne revient, se place derrière Tom, place ses mains sur les épaules de l’enfant et hoche sereinement la tête. Lui s’approche doucement de Tom, s’agenouille, sourit comme si une lumière naissait en lui subitement. Il caresse le visage de l’enfant, se lève, rejoint sa femme derrière le jeune garçon. La douche devient un couloir de lumière horizontal, la jeune femme avance dans ce couloir, lentement, sur la musique angélique qui est revenue. La pendule sonne douze fois.